« J’ai 74 ans, je suis né dans une ville qui s’appelle Rêcht, dans le Nord de l’Iran, presque au bord de la mer Caspienne. Mon père était industriel. J’ai fait mes études d’abord dans ma ville natale, ensuite à Téhéran jusqu’en 1950. Après, je suis venu en Europe où j’ai effectué des études de droit et de sciences économiques à la faculté de droit de Paris, dont je suis docteur d’Etat et lauréat pour ma thèse : « Schumpeter théoricien du capitalisme ».
Je suis rentré dans mon pays en 1958 où à l’automne j’ai commencé à enseigner à l’université de Téhéran et ce jusqu’à la révolution, ce qui fait une bonne vingtaine d’année. J’y enseignais l’économie politique, la géopolitique et surtout le développement et les relations internationales. J’ai été auteur et traducteur de 14 ouvrages qui traitent surtout d’économie. J’ai notamment traduit en persan John Kenneth Galbraith, Jean Fourastier et « L’histoire de la pensée économique » de Louis Baudin.
J’ai également enseigné à partir de 1958 l’économie à l’Académie militaire de Téhéran, ce qui m’a permis d’avoir des relations intéressantes avec beaucoup d’officiers de l’armée impériale. A partir de 1963, j’ai aussi donné des cours à l’Institut des hautes études de la Défense nationale à Téhéran.
En 1968, alors que nous avions, nous aussi, nos événements de mai, je fus nommé recteur de l’université Pahlavi de Shiraz, dont le président d’honneur était le Shah lui-même. C’était une université irano-américaine, jumelée avec l’université de Pennsylvanie. Les enseignements étaient bilingues et le Shah m’a demandé, moi francophone et formé en France, de « désaméricaniser » cette université. J’ai par la suite lu des rapports écrits par l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, où l’ambassadeur s’était étonné auprès du shah : « Ce n’est pas normal qu’un Monsieur formé en France soit nommé recteur de l’université de Shiraz ». L’université est restée bilingue, mais a pu devenir indépendante dans sa gestion et sa direction. En 1971, j’ai été nommé recteur de l’université de Téhéran, la première et la plus grande du pays, et ce jusqu’en 1977, époque où il a fallu affronter la gestation des pressions que le Premier ministre et la Savak ont tenté d’exercer sur l’université. La protection du Shah a toujours été un rempart contre ces ingérences. »
UN DESTIN HORS DU COMMUN
Houchang Nahavandi, avec d’autres personnalités tels Amir Aslan Afshar ou encore Adeshir Zahédi, s’oppose au départ du Shah et soutient l’idée d’une intervention militaire comme solution de la dernière chance. Condamné à mort peu après la révolution islamique, sa tête est mise à prix 200 000 $.
« Condamné à mort par Khomeyni, j’ai dû m’enfuir. J’ai passé les pires moments de ma vie caché à Téhéran d’un coin à l’autre, pourchassé par les Pasdarans, les « Gardiens de la révolution ». C’était pas facile de se déplacer dans une ville comme Téhéran à l’époque, il y avait des barrages partout. J’ai changé huit fois de cachette, avec parfois des aventures rocambolesques.
Ce sont les Kurdes qui m’ont sauvé. Des gens très influents dans la région kurde, puisque mon grand-père est originaire d’une région en lisière du Kurdistan. J’avais de bons rapports avec eux car durant mon ministère j’étais en même temps président du Comité de développement du Kurdistan, ce qui m’avait amené à y faire des voyages fréquents.
Quand j’ai quitté Téhéran j’avais une belle barbe et j’étais habillé en kurde. Devant l’hôtel Intercontinental de Téhéran un jour de la fin juin 1980, vers dix heures du matin, je suis monté dans une voiture conduite par deux Kurdes, escortée par une seconde voiture avec quatre autres personnes. Le soir j’étais au Kurdistan et déjà en sécurité.
Après c’était facile.
Ce qu’on me reprochait ? J’ai été très proche du Shah les derniers mois. J’étais le président d’un Groupe qui était une sorte « d’opposition de sa Majesté ». On me reprochait aussi d’être une personnalité du régime et surtout d’avoir, pendant les six derniers mois, encouragé le Shah à résister, alors que je ne le voyais que quatre à cinq fois par semaine. Puis, je me suis impliqué dans une solution militaire avec quelques personnes. Cela n’a pas marché, mais nous voulions que l’armée prenne le pouvoir. Ce qui aurait orienté le pays vers une autre direction et ainsi éviter un immense bain de sang.
J’ai donc écopé d’une condamnation par le tribunal révolutionnaire de Téhéran et ma tête a été mise à prix. Ma photo, avec d’autres, était placardée dans les rues, montrée à la télévision. Je considère que c’était un honneur, même si le montant auquel ma tête a été mise à prix est petit...je vaux plus ! »
UN TEMOIN DE l’HISTOIRE
Ministre du dernier Shah d’Iran, chargé du Développement (1964-1968) et des Sciences et de l’Enseignement supérieur (septembre - octobre 1978), Houchang Nahavandi est à partir de 1974 et jusqu’à la révolution islamique président du « Groupe d’études des problèmes iraniens » qualifié par Pierre Salinger de « Groupe d’Opposition de Sa Majesté ».
« De 1958 à 1961, j’ai été membre du cabinet du Premier ministre en tant que conseiller économique. De 1962 à 1964, j’ai assumé la charge de chef adjoint de la mission de l’Iran auprès de la Communauté économique européenne (CEE). Puis, pour quelques mois, je fus le président de la Société nationale des transactions extérieures, une société d’Etat qui supervisait le commerce avec le bloc de l’Est, avant de devenir ministre du Développement et du Logement. J’ai dirigé pendant 4 ans et demi un ministère « technique » et non régalien. On a souvent reproché au Shah d’être un souverain autoritaire. Certes mais il tolérait les critiques. Le Groupe d’étude était encouragé par lui, même s’il n’a pas suivi nos recommandations. Nous avions le rôle d’un parti d’opposition, mais c’était plutôt un club qui disait ce qu’il voulait, et souvent des choses très critiques. Je suis allé voir le Shah à trois reprises après son départ d’Iran. Je raconte cela en détail dans mon livre, traduit en anglais et persan : Carnets secrets – Chute et mort du shah.
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Iran, deux rêves brisés (Albin Michel, 2000)
Le dossier noir de l’intégrisme islamique (Nouvelle Editions Debresse)
Le voile déchiré de l’islamisme (Première ligne)
Shah Abbas, empereur de Perse, avec Yves Bomati (Perrin, ouvrage couronné par l’Académie française en 1999)
Révolution iranienne, vérité et mensonges (L’Âge d’Homme, 2000)
Carnets secrets – chute et mort du Shah (Osmondes, 2003) édité en anglais sous le titre : The Last Shah of Iran (Aquilion, 2005)
« Carnets secrets » a connu deux éditions en français, et une en persan aux USA où vivent 3 millions d’iraniens. Depuis la révolution, il est le livre (en persan) le plus vendu au sein de la diaspora et dont des éditions pirates circulent en Iran. Sera prochainement publié en polonais.
Iran, le choc des ambitions (Aquilion, 2006), parution en anglais en décembre 2006.